Guerres, conflits et recompositions territoriales en Afrique noire, quelques remarques
lundi 10 février 2003
Philippe GERVAIS-LAMBONY,
Maître de Conférences Habilité, Université de Paris X-Nanterre et Institut Universitaire de France
La diversité de ce qui est couramment appelé « guerre » est à souligner d'abord. De la guerre de gangs à la guerre mondiale, toutes les échelles existent ; il n'en va pas différemment des « conflits », dont la plupart ne dégénèrent pas en luttes armées. A cette diversité s'ajoute celle du continent africain : quelle rapport, au fond, entre la situation de l'Afrique du Sud et celle de la Republique Démocratique du Congo ?
Si malgré tout on veut bien se poser une question générale sur les rapports entre guerres et conflits d'une part et recomposition territoriale d'autre part, on doit encore s'interroger sur la causalité qui semble implicite ici. Est-il vrai que la guerre et le conflit sont des facteurs de recompositions territoriales ? Rien n'est moins sûr. Ainsi, si l'on considère les frontières d'Etat africaines depuis les années soixante on ne peut manquer d'être frappé par leur extrême stabilité, malgré le nombre considérable de conflits armés et violents qu'a connu le continent. Finalement la seule frontière internationale récente est celle de l'Erythrée (le Somaliland n'ayant pas été reconnu par la communauté internationale). C'est bien qu'à cette échelle, celle de l'Etat, la guerre n'est pas facteur de recomposition. A l'inverse, bien des recompositions se font sans conflits, par exemple la mise en place d'organisations régionales (CEDEAO, SADC...) est une recomposition territoriale. De la même façon le « miracle » sud-africain a consisté aussi à une recomposition considérable. Alors, peut-être est-ce au contraire souvent la recomposition territoriale qui est cause de conflits, par exemple croissance urbaine, migrations de population, effets de la mondialisation, fin de la guerre froide, peuvent avoir pour conséquence des tensions et parfois des conflits.
On se limitera ici, pour lancer un débat, à quelques remarques générales suivies d'une mise en cause des explications trop souvent simplistes des conflits et recompositions territoriales en Afrique noire.
Etat, frontières et conflits, le paradoxe africain
Au total, dans le cas africain, il est donc paradoxal que les limites territoriales héritées de la période coloniale ne se soient pas plus effacées. Tant de pays sont en guerre, de tout type, dans tant de cas, la plupart peut-être, on constate un affaiblissement de l'Etat, voire son délitement comme dans l'ex-Zaire. Dans tous les cas l'économie est en difficulté, à tout le moins, l'Afrique noire ne pesant que pour à peine plus d'un pour cent des échanges mondiaux. Dans le même temps, on voit se renforcer des identités locales ou régionales et se développer des flux illégaux massifs (de personnes et de marchandises).
Or ces différents phénomènes ne conduisent pas à la disparition des frontières, au contraire, on constate non seulement le maintien des frontières d'Etat mais leur dynamisme économique. En outre d'autres frontières apparaissent, internes aux Etats (la frontière c'est aussi le barrage policier ou militaire sur un axe de circulation). Et l'on constate aussi que le contrôle de la capitale politique et le contrôle de l'Etat reste un enjeu majeur. Pourquoi ? On peut considérer différentes causes :
* Le développement malgré tout du sentiment d'appartenance nationale. Le sport (Coupe d'Afrique des Nations) est un des signes de ce succès de la création d'identités nationales. Les mouvements xénophobes sont un autre signe, moins positif certes (voir la Côte d'Ivoire aujourd'hui).
* Le maintien de l'Etat comme un enjeu parcequ'il est une ressource en soi. Le contrôle de l'appareil d'Etat permet de taxer les flux (même illégalement) et de contrôler des richesses.
* Le besoin de la reconnaissance internationale
Retour sur quelques idées préconçues
Quelques idées répandues sur le continent africain doivent être mise en cause : Les frontières africaines ne sont pas « bonnes » car de respectent pas les appartenances ethniques (congrès de Berlin). Les conflits en Afrique sont des conflits ethniques (guerres tribales souvent aussi une dimension religieuse). La force du fait ethnique en Afrique noire empêche les processus de construction nationale. Pourquoi la notion d'ethnie a-t-elle une telle importance en Afrique ? Pourquoi le terme n'est-il pas employé dans les autres régions du monde ? Pourquoi les dimensions politiques et économiques des conflits sont-elles toujours perçues et présentées comme secondaires dans le cas de l'Afrique noire ?
L'Etat-nation est une importation coloniale en Afrique noire. Les entités politiques pré coloniales fonctionnaient autour d'un centre, sans connaître la notion de frontière comme ligne. Mais les ethnies sont aussi des créations coloniales, et surtout leur dimension territoriale. Expliquer les conflits africains par le biais du phénomène ethnique, en l'opposant à la « nation » est donc un contresens. L'ethnie n'existe pas en soi, elle est une construction historique, et d'ailleurs des ethnies continuent d'être créées aujourd'hui (voir le cas de l'ethnie Nibolek à Brazzaville). C'est une grille de lecture facile a posteriori mais qui occulte la réalité et les faits nouveaux.
La lecture ethnique des conflits africains a des causes diverses. Mépris pour les populations africaines, méconnaissance de la complexité politique des sociétés, goût de l'explication facile, tradition européenne ancienne qui voyait un continent en proie aux guerres tribales mais sauvé par la civilisation... Cette approche a aussi une source scientifique, à chercher dans une ancienne ethnologie qui a voulu nier l'historicité des sociétés africaines. On peut cependant multiplier les cas de conflits dans lesquels le facteur ethnique n'intervient pas : la RDC connaît une guerre continentale qui vise au pillage des ressources, le Lesotho est un pays mono-ethnique et pourtant connaît des conflits depuis quelques années. Mais surtout en se focalisant sur l'ethnie on oublie qu'elle est instrumentalisée par les acteurs des conflits eux-mêmes, pour cacher autre chose. On oublie aussi les changements fondamentaux de la géopolitique africaine actuelle : l'internationalisation des guerres, le développement massif des flux internationaux, l'augmentation au contraire des conflits urbains très localisés, la poursuite de guerres civiles pour le contrôle de ressources économiques (minières surtout) qui permettent de financer à leur tour les conflits.
La question ethnique n'est-elle pas qu'un habillage ? La question est bien celle des processus de construction d'identités territoriales. Or l'Afrique noire n'est pas « hors du monde », elle n'échappe aux effets de la mondialisation économique : flux migratoires, appauvrissement des classes moyennes, fragmentation des espaces urbains, affaiblissement des pouvoirs et moyens des Etats, interventions étrangères, flux économiques largement illégaux. Dans ce contexte, quelle place reste pour la lecture ethnique ? L'ethnie ressurgit quand certains acteurs en ont besoin, notamment pour affirmer leur contrôle sur un territoire. Mais de fait cette notion se mêle aujourd'hui à celle de nationalité, de région d'origine, d'appartenance religieuse. On peut démonter ces superpositions, par exemple dans le cas des conflits qui ont enflammé l'Afrique du Sud au début des années 1990. 1990-1994 furent des années de guerre dans l'East Rand (région industrielle située à l'est de Johannesburg). C'est dans les townships du sud-ouest de l'East Rand que s'est surtout déroulé ce conflit qui a fini par devenir une guerre de position entre, d'un côté les habitants des hostels et de l'autre, les habitants des townships et des camps informels. Des hostels et des pans entiers de quartiers ont été détruits, des milliers de gens ont dû quitter leur logement, les jeunes se sont trouvés pris dans une véritable situation de guerre, et s'en remettent difficilement. A la surprise générale, le conflit a pris fin juste avant les élections d'avril 1994. Cette « guerre » fut un facteur de territorialisation majeur : tous les résidents en parlent et continuent de lire les lieux à travers cette géographie. On vous désigne telle rue en disant : « Là on ne pouvait pas passer, là c'était paisible ». On vous parle de tel quartier en indiquant : « c'était le territoire des gens des hostels ». Au début il s'est agi d'un conflit localisé entre habitants d'hostels et d'un camp de squatters (Phola Park) à propos sans doute des conditions d'accès aux équipements de l'hostel. Dans un deuxième temps s'est greffé un conflit commercial entre deux compagnies de taxis, l'une utilisant comme chauffeurs des habitants des hostels, l'autre des habitants des townships. Puis les mouvements politiques ont profité de la tension : l'Inkhata Freedom Party, à dominante zouloue, a assimilé la défense des hostels à celle de la culture zouloue. Le conflit a donc pris une coloration politique et ethnique, puis s'est étendu à toute la zone avec des assimilations territoriales et identitaires : Zoulous, hostels, IFP contre townships, camps de squatters, non-Zoulous et ANC. L'explosion fut d'autant plus violente que, comme dans les autres townships du pays, s'opposaient les jeunes des townships et des hommes adultes migrants dans un conflit de générations et de cultures. Enfin la structuration spatiale fut essentielle : les hostels, cités closes, se prêtaient fort bien à une guerre de position. Ce type de conflit est finalement assez fréquent en Afrique. Mais le miracle sud-africain de la fin de l'apartheid a surpassé ces tensions identitaires, c'est bien pourquoi on a parlé de miracle : parce que le cas de figure n'a pas du tout correspondu au schéma classique de trouble ethnique.
Finalement les changements récents en Afrique noire sont complexes. On pourrait les lire à la lumière d'une tension croissante entre territoires et réseaux, mais aussi le développement des réseaux s'appuie sur des territoires étatiques inchangés. On pourrait aussi les lire comme une multiplication des frontières, à toutes les échelles. Reste que les facteurs de conflits sont bien d'abord l'appauvrissement économique d'une part, les stratégies politiques d'acteurs d'autre part, acteurs particulièrement habiles à manipuler de prétendues identités, notamment ethniques pour provoquer ou résister à des changements territoriaux.
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